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FRIPOUILLE LE CHABLAISIEN

ou l'insoutenable légèreté de mes maîtres 

( feuilleton hebbo, paraissant le Vendredi)

 
 Il n’est pas plus traître miroir que celui de la fiction. Les morts dans la pénombre, les êtres vivants, les ombres nues de l’enfance, les ressemblances ou encore la fortuite et pure coïncidence... L’imposture, même inconsciente, d’un auteur avec sa propre histoire déconstruite a immanquablement des reflets... 

 - Maman, tu n'es pas malade ? demande Monique, visiblement gênée, en se penchant vers l'oreille de sa mère.

- Hein, quoi, quoi ? Tas que di ? ( qu'est-ce que tu dis ?)

- Oui, tu n'es pas malade dis maman ? répète plus fort monique, les yeux rougis comme après une charge de CRS aux gaz lacrymogénes contre de dangereuses infirmiéres revendicatives.

-Ben non pourquoi, j'ai été un peu barbouillé hier après-midi, mais çà va. On va plus jouer ?

La suite, je ne sais comment elle s'est passée.

Moi, ni une, ni deux, j'ai pris de l'élan. J'ai sauté par la fenêtre.

Sous la menace d'une autre pollution annoncée de méthane comprimé et avec la certitude d'être cette fois-ci catégoriquement reconnu coupable, mon choix était restreint.

Les invités, tu t'en doutes... Ils n'ont pas tarder à rentrer.

Les lumières se sont peu à peu éteintes.

Près d'un massif de rosiers, la fin toxique et frelatée de mon indigestion, m'a une nouvelle fois échappé. Je me suis alors allongé plus loin dans l'herbe. En voyant les tiges et les pétales irrémédiablement tomber, mes paupiéres ont bien voulu faire de même.

Dans le sommeil, heureusement, moi, fripouille, je me suis sauvé.

Pauvre Angeline,  elle a rien dû comprendre au film !

Les jours qui suivirent ce regrettable incident, Monique avait prévu un programme infernal pour sa petite famille.

Morzine, les chèvres des Lindarets, le centre nautique d’Avoriaz, Samoëns et toutes ses beautés, les cascades de Sixt Fer à Cheval, la chapelle du petit Merle, les Gorges du Diable, Châtel, le musée de l’Abbaye de la Chapelle d’Abondance, la fondation Gianadda à Martigny. 

- C’est pas un peu trop, chouchou, pour les enfants ? se hasarda, sans doute pour sa pomme déguisée, Jean-Pierre. 

- Non, le temps des vacances, c’est celui des découvertes. On va pas regarder les vaches des jours entiers, quand même ! 

Jean-Pierre, bien sûr éternellement dans son couple comme un bouchon sur l’eau, s’est abstenu d’autres arguments face à la détermination de son épouse. 

Les choses se passèrent donc ainsi, au gré des allées et venues, avec une Monique partageant son enthousiasme de la journée, des enfants un peu fatigués et un Jean-Pierre sur les rotules.

À ce rythme, les jours ont vite défilé. Seule Éléonore a décroché en rappelant sa convalescence. 

Le 14 août, je suis allé flâner avec elle vers la majestueuse cascade de Bellevaux, maintenant harnachée de tous les équipements (via ferrata de bas en haut) pour ce faire, pour offrir aux adeptes les vertiges sécurisés des beautés sans pareilles de ce site.

Cascade_Bellevaux

Puis, au-dessous de l’exceptionnel accrobranche voulu de plus en plus par les hommes comme une évasion nécessaire entre un ciel et une terre qui flanche, nous avons rêvé tous les deux, ensemble, le long du Brevon. Dans la quiétude humide des sous-bois du lit de la rivière, nous avons marché, bandits joyeux, jusqu’à un charmant pont couvert, avant de remonter en longeant le cimetière au centre du chef-lieu. 

Bellevaux, merde, que c’est beau !
Sur la place, quelques personnes s’activent à l’installation de stands ou de la grande buvette placée sous un chapiteau.
- Fripouille, demain, c’est la fête, ici. Il y aura beaucoup de monde. 

Des chars, de la musique et des cadeaux... Ce sera le dernier jour chez mémé ! C’est un peu triste. 

En poussant un petit jappement, j’essaie d’exprimer au plus humain dans mon regard comme de la compassion pour partager sa jeune et déjà belle mélancolie.
Éléonore, comment vous le dire sans plus d’emphase qui n’aille nuire à ma sincérité de clébard : ses délicatesses mystérieuses résonnent à mon âme chavirée et par trop souvent perdue. 

Éléonore, parfois, elle me fait craquer... 

Et, moi-même surpris à cet instant écrit, mon cœur tout à trac s’ouvre devant vous.

Sans prévenir, là ci-après, au beau milieu de ce récit, quitte à le tacher d’impudeur ou à l’embrouiller plus encore, sans pouvoir le retenir, un petit filet de sang mots coule lentement... à en espérer quelques belles et indélébiles phrases d’amour à son endroit. 

Éléonore, elle a constamment des grands yeux qui s’illuminent d’or sur le monde. Éléonore, elle a comme une enthousiaste fraîcheur face aux découvertes des trésors de son âge. 

Éléonore, elle a un insatiable appétit à s’emplir des belles choses offertes en décor par la vie. Son contentement simple, facile et sincère avec le peu du bien et du beau donnés alentour transperce en vérité, de jour en jour, mon cœur d’artichaut et fragile de chien. Éléonore, elle a... Elle a Éléonore, et pour clore, un bonheur délicieux. Et bien au-delà des espèces, c’est cela l’infinie de sa noblesse. 

Celle d’avoir diffusé en sa petite âme un frémir d’aimer qui n’a pas de mots...
Et moi, simple corniaud, tel un Aragon précieux et haut de gamme pour sa muse, je ressens en mille émois son amour comme intensément contagieux... 

Par chance, diront les impies, ou par la grâce de la vierge Marie, diront les convertis, le soleil est au rendez-vous de la mi-août, cette année.

Toute la famille, excepté une octogénaire plus ou moins impotente et un chien dont on s’est bien gardé de demander son avis, se rend à la messe célébrée par un curé nommé Johny. 

Dommage, j’aurais bien aimé découvrir cet exotique homme d’église et faire, qui sait, de chaudes rencontres sur la place publique. Depuis une heure, Angeline épluche des petites patates dorées et nouvelles. 

Il y a déjà trois canards dans le four, avec une odeur de délices programmés.
Toute la fratrie Meynet-Cordonnier, avec épouses et enfants, sera autour des tables de la ferme de l’Angeline et de Gérard. 

Beaucoup plus de tenue cette fois-ci par rapport au récent anniversaire de la grand-mère.
Les hommes ont picolé, certes, mais avec comme une réserve pour la longue après-midi de rencontres périlleuses à venir sous le chapiteau de la buvette. 

Béni soit Jean-Charles ! C’est lui qui insiste. Il promet de tenir ma longe le temps du défilé.
Finalement, je l’avais mal jugé au départ, celui-là. 

Un brave petit garçon, secret, un peu renfermé, mais intelligent et qui fait ses petites affaires tout seul à l’ombre de sa pétillante sœur Éléonore. N’a-t-il pas dit à sa sœur un matin que j’étais un Diogène à quatre pattes ? Ce qui s’apparente, pour moi, à un compliment... tant je partage, avec ce natif de Sinope, son mépris des conventions sociales.

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Dire qu’un soir, au bord des larmes, devant moi, il s’était ouvert à sa sœur. Sa voix, ses manières, lui avaient valu d’être traité de pédé des champs par ses camarades de jeux, lors d’une partie de foot improvisée sur la pelouse du stade Moynat... 

Pauvre Jean-Charles, la férocité chez vous, les humains, commence bien avant les culottes courte.

 

Polycarpe.

 

La suite vendredi, pour les plus impatients un livre existe, il peut se commander en ligne sur le site de l'éditeur.

FRIPOUILLE