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FRIPOUILLE LE CHABLAISIEN

ou l'insoutenable légèreté de mes maîtres 

( feuilleton hebbo, paraissant le Vendredi)

 
 Il n’est pas plus traître miroir que celui de la fiction. Les morts dans la pénombre, les êtres vivants, les ombres nues de l’enfance, les ressemblances ou encore la fortuite et pure coïncidence... L’imposture, même inconsciente, d’un auteur avec sa propre histoire déconstruite a immanquablement des reflets... 

 

La passion suspendue :

 

Demain matin, oui, Monique, on le saura, tu l’as déjà dit quinze fois : Pierre-Jean reprend ses consultations. Et toi, tes commérages et tes colorations.


En arrivant à Reyvroz, un peu de baume au cœur, là-bas au loin, la Dent d’Oche est magnifique de lumière et de majesté.

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Autre petite consolation en arrivant dans les derniers lacets avant Thonon.
La vue du lac et la belle harmonie de cette ville d’eau me surprennent encore le cœur par leur splendeur. 

Cette nuit, je n’ai pas aussi bien dormi qu’à la montagne. Le manque de fraîcheur ici est évident.
Derrière la porte d’entrée, ça fouette l’eau de Cologne populaire du marché. 

De l’autre côté, ça, c’est Jacqueline.
- Alors, Fripouille, tu es encore par là ?


Si je pouvais, ça me brûle le museau, je lui répondrais : oui, et toi aussi, et ta nouvelle teinture, tu crois que cela ne va pas faire rire ? La bonne prend ses aises. Elle sort une blouse d’un autre âge d’un sac congélation Leader Price. Elle l’enfile en me regardant.
- Bon, tu vas pas rester dans mes pattes longtemps, toi. Tire-toi, j’ai envie de boire mon café tranquille.

Monique et Jean-Pierre, une demi-heure après, descendent ensemble dans la cuisine.
Ils saluent Jacqueline, Jean-Pierre se fendant même d’un compliment sur le nouveau look de son employée de maison. 

  • -  À la buanderie, Jacqueline, vous trouverez tout le linge de nos vacances dans les deux panières. J’ai remarqué hier soir que les vitres du salon laissaient plus qu’à désirer et que les cuivres ont besoin d’un bon coup de chiffonnette. Pour midi, prévoyez léger, genre : filets de féras frais de chez David ou Gégé au port de Rives, avec des haricots verts. Nous sortons de dix jours de cuisine extrêmement riche et grasse. Les enfants, vous les laissez dormir, et à la moindre dispute, vous appelez Pierre-Jean, comme à l’habitude. 

  • -  C’est tout, ou il y encore autre chose ? 

  • -  Ben oui, c’est tout Jacqueline, pour le moment, pour le moment. 

    Si j’ai quelque chose, je vous appelle et je vous demande encore de ne pas laisser sonner le téléphone pendant dix minutes... C’est compris ? 

    La Jacqueline, elle ne répond rien. Elle claque des talons et se barre au pas de course en cuisine.

  • - Elle s’arrange pas, celle-là, Pierre-Jean... Là, aussi, tu es trop laxiste ! La vie thononaise reprend son rythme calme et serein. La fin du mois d’août arrive peu à peu. 

    Ce matin, vendredi, au petit déjeuner, j’ai entendu mes maîtres parler de la dernière des Nocturnes Chablaisiennes dans les rues de Thonon.
    La famille toute entière s’y rendra, indique Monique. 

    J’espère que je serai de la partie. Il y a de la musique et des beaux spectacles de rue, d’après ce que m’en a dit un labrador mâle distingué de l’autre côté de la rue. 

    Bien sûr, le soir venu, alors que tout le monde s’active pour cette sortie, Monique m’agrippe sans ménagement par le collier.
    Elle m’intime l’ordre de rester couché devant les marches. 

Puis, elle se débine à vive allure en faisant claquer la porte métallique jouxtant le portail.
Fripouille, la fête pour toi, mon toutou, walou !
Je déboule le long de la clôture. J’aboie de toutes mes forces pour provoquer du remords. 

Rien à faire.


La porte de la buanderie est restée ouverte. Je vais tenter, je tente de forcer mon destin de chien une nouvelle fois abandonné.
Les pattes avant sur les poignées, l’escalier, la cuisine, le salon. Où est ma laisse ? Où ont-ils fourré ma laisse ?
Là, ici, et le cuir entre mes crocs, je refais l’inverse du trajet. 

La cabane de jardin, le tas de bois assez haut près du muret, ma seule chance est perchée là.
La réception a été délicate. Cela sent le caoutchouc de mes pattes sur le trottoir. 

Une vieille dame a même manqué défaillir lorsque je suis retombé à ses pieds.
Vite, cela ne sera pas compliqué, j’ai la carte des parfums des quatre Beyer dans le nez. 

Ils sont passés par la rue Fernand David. Ils ont pris ensuite à droite... le passage protégé.
Je les rattrape pas loin du parc de la Versoie.
L’accueil, je m’en doutais, est plus que froid en ce qui concerne Monique. 

Elle serait prête, je le vois dans ses yeux, à m’arracher la laisse pour me corriger devant les passants.
Éléonore et Jean-Charles m’ont soutenu dans cet assaut. 

Jean-Pierre, lui, comme toujours, a concilié en argumentant :
- Bon, chouchou, je m’en charge pour la soirée, mais tu admettras qu’il n’est pas totalement sot ce chien. Il nous a rejoints avec sa laisse, comme une envie d’être avec nous, réunis en famille...

- N’importe quoi, Pierre-Jean, c’est n’importe quoi ! Ce chien, tu devrais le voir, est schizophrène. Au salon, ce matin, il y a madame Poupon qui m’a parlé d’un centre de dressage pour chiens à Vongy. Tu me feras le plaisir d’y aller. Ce corniaud n’en fait décidément qu’à sa tête !

Ouf, je suis soulagé, et... justement, il me prend tout soudain l’envie d’un autre soulagement répondant, celui-ci, aux commandements surprenants de la nature.

Derrière la source, en contre-bas sur la pelouse, je me positionne. Quelques minutes passent. Jean-Pierre est au bout de la laisse. Toute la famille, à ce moment précis, me regarde. 

Comment dire, oui, comment dire, si je pouvais un instant parler au nom de tous les chiens du Chablais ou d’ailleurs...
Je dirais haut et fort aux humains :
- Bon sang, comment il ne peut point venir à vos esprits développés que ces moments-là sont, aussi pour nous, des moments délicats ?

Pour un chien comme pour vous, au plus profond de notre être, nous avons tous en nous l’élémentaire besoin d’intimité, de discrétion dans ces naturelles et basses envies. Non ? Vous en êtes pas d’accord en analysant avec moi les choses à plat ? Alors, pourquoi, là, Jean-Pierre et toi, Monique, toute crispée, vous me fixez encore dans les yeux, en provoquant au mieux une paralysante gêne indicible ou, parfois pire, une douloureuse constipation.

Et encore, Jean-Pierre est correct, il me laisse finir, alors que certains maîtres du quartier affichent sans retenue et tous les jours leurs goujateries envers mes semblables...


Nous sommes maintenant dans la Grande Rue.

GRANDE RUE

NOCTURNE CHABLAIS

Il y a une foule impressionnante, des lumières, de la musique de partout et des odeurs de tout ce qui s’ingurgite de salé ou sucré trempé dans de la graisse usagée. 

Dans la rue Vallon, un petit orchestre avec une jeune chanteuse, en mini-jupe de cuir noir à ras le bonbon, sautille des gambettes. La belle chante de la soul et du pop-rock en affolant les mâles déambulateurs de tous âges.

 

Polycarpe.

 

 

 

FRIPOUILLE Pour les plus impatients,  un livre de ce récit existe, ses droits sont destinés à une cause noble la prévention du cancer du sein ( Seins Léman Avenir du docteur Jacques Salvat à Sciez) et il peut se commander encore en ligne sur le site de l'éditeur...

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