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FRIPOUILLE LE CHABLAISIEN

ou l'insoutenable légèreté de mes maîtres 

( feuilleton hebbo, paraissant le Vendredi)

 
 Il n’est pas plus traître miroir que celui de la fiction. Les morts dans la pénombre, les êtres vivants, les ombres nues de l’enfance, les ressemblances ou encore la fortuite et pure coïncidence... L’imposture, même inconsciente, d’un auteur avec sa propre histoire déconstruite a immanquablement des reflets... 

 

 

 

Le loup habillé en grand-mère 

 

Hier après-midi, avec Jean-Pierre, nous sommes partis chercher sa mère à Cointrin.

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Dans le confort feutré de la limousine, lors du trajet, nous écoutons une symphonie fantastique et envoûtante de Dvorak.
Puis, en cherchant notre emplacement dans le parking, et pour me frustrer, la moitié d’une chanson. 

Le chanteur semble perdu. Il gueule et aboie : la solitude, la solitude, la solitude... Et, sous forme, parlée : le désespoir est une forme supérieure de la critique. Et ce dégourdi de Jean-Pierre coupe le son net et en plein milieu, en ne pensant pas que la frustration puisse être aussi un ressenti animal. 

Celle que nous attendons en tournant en rond vient de Paris. Elle doit passer une semaine avec nous. 

L’avion d’Easy Jet a du retard, immanquablement.


La mère de Pierre-Jean a, comment dire, un physique pas facile au premier abord, au suivant non plus, d’ailleurs...
- Tu as vu, encore, ces compagnies low cost, c’est n’importe quoi. Mais, dis donc, tu n’as pas bonne mine, toi !

Tu as maigri, et c’est quoi, ça, un chien de basse-cour ?

Vous l’avez trouvé à Emmaüs, c’est... c’est Monique, qui l’a choisi ?
Il manquait plus que celle-là dans la famille, que je me dis en sentant la naphtaline de son manteau de sorcière.

La circulation en direction de Bardonnex, à cette heure, s’apparente à un enfer. Un chemin de croix baignant dans les particules de diesel...

ARCHE


Pare-chocs contre par pare-chocs, c’est pas pensable cette situation qui, paraît-il, se répète chaque jour dans les deux sens. 

À côté, devant, derrière, des malheureux se rongent les glandes dans le stress et l’ennui.


- Toi, là, avec ton air ahuri, qui me regarde en chien de faïence. Tu n’es pas encore rentré, t’habites Annemasse, Bons, Cruseilles, La Roche, Machilly ou Douvaine. Tu es crevé, je le vois bien derrière ta vitre, tu as marné toute la journée...

T’as pas pu dire merde à ce client Suisse-allemand, qui aboie régulièrement dans ton téléphone, ni à ton helvète supérieur genevois bon teint et, pourtant, brave type, qui t’étiquette, tous les matins que le change fait, en petit branleur de Français. 

Tu vas arriver crevé, lessivé du ciboulot et, merde, trop tard, sans pouvoir sans doute te contrôler, tu vas tirer une taloche au petit dernier qui a renversé sa soupe et p’t-être même, pire encore, à ta touchante femme qui n’arrête pas, depuis quelque temps, de déprimer en t’attendant... 

La grosse paye, camarades frontaliers (les mains dans le dos au premier pilier), il faut la mériter. Il faut bien gagner sa vie, que tu dis !


Oui, gagner sa croûte, gagner sa vie, curieuse et ambiguë expression, ne crois-tu pas ? 

Moi, ici, ce soir, en voyant vos regards éteints et désabusés derrière vos vitres colorées, je pense que vous êtes bien malgré tout bon nombre à la perdre, au contraire, en travaillant ainsi...

BARDO

Malgré les apparences, le pognon dans ta poche, la frime ambiante et le dispendieux qui brille, au fond de toi, bien caché, peu à peu tu le sais bien, ta vie rêvée se gaspille de sérénité et s’effiloche inexorablement, triste d’humanité dans les bouchons. 

- Dis, Pierre-Jean, quand tu pourras, j’ai envie d’aller aux w.-c.
Non, mais c’est pas vrai, on est à la sortie de Saint-Cergues, cela fait deux heures qu’on poireaute comme des pingouins, cela roule un peu mieux depuis quelques minutes et la vieille veut s’arrêter pour pisser, et pas derrière un arbre. 

Je crise. 

Heureusement sur France Info, une chronique de Michel Serres remet un peu de réflexion humaine dans ce contexte de frapadingues. 

Jean-Pierre est parti voir ce que foutait sa mère au café...
Étonnant Jean-Pierre, et il ne me faut pas longtemps pour commencer à comprendre que, dans ses intimes sous-bois, son autoritaire mère doit certainement hanter la nuit de son enfance. 

Nous ne sommes pas en avance. En arrivant à Thonon, je comprends que Jean-Pierre, va retrouver avec son épouse et après sa mère ce que l’on nomme en psychiatrie son deuxième diable... 

Lorsque Marie-Claire, la mère de mon pauvre maître, arrive chez nous, il ne faut pas dix minutes, même à un chien, pour comprendre qu’entre Monique et belle-doche, une guerre sans merci à fleurets mouchetés va perdurer tout le long du séjour. 

Dans ma gamelle, Jacqueline, qui n’est plus là, ne s’est pas foutue de ma gueule, un régal.
La conversation des adultes ce soir avec, en plus, la parisienne, merci, très peu pour moi. 

Je retrouve Éléonore dans sa chambre. Depuis quelques semaines, elle a pris l’habitude de me faire des confidences à haute voix, ou de me lire la chronique cœur et eau précieuse de son magazine préféré. Avec ses petits doigts de fée qui se déplacent en pression le long de ma colonne, elle rêve d’un lointain métier fait pour elle, de contacts et de soins à l’autre.

Les jours passent. C’est la saison où tout tombe, aux coups renouvelés des vents, un vent venu de la, de la...
Crotte de chien, je ne m’en souviens plus ! 

Maman m’avait pourtant appris, en son temps, cette très belle poésie qui décrit comme nulle autre cette reposante saison colorée de fin d’automne.

 

 

À la faveur de la nuit

 

 

Rien de bien particulier dans ma vie de chien de la classe moyenne, sinon, l’autre matin, le souvenir assez précis d’un rêve étrange.
Oui, aussi invraisemblable pour vous à admettre, et en sachant pas si cela est commun à l’ensemble de mon espèce, les chiens font des rêves... 

Le mien, celui de cette nuit, est vraiment particulier. Il faudra dans la journée que j’en parle à mon snob voisin, sans doute à voile et à vapeur, l’élégant labrador de l’autre côté de la rue.


Est-ce que, toi aussi, il t’es arrivé de vivre cet anthropomorphisme à l’envers en étant, le temps inconscient d’un songe, dans la tête et la peau d’un curieux jeune homme ?

Écoute : 

... Jeune adolescent hypersensible, complexé physique autant que du peu d’estime de moi, je suis dans le trolleybus d’une grande cité. Je me rends dans le centre-ville.

TROLLEYBUS

À l’arrière de ce lent véhicule électrique, dans un réduit vitré, un contrôleur moustachu, assis, procède à la vente des tickets.
Il a un physique presque chaplinesque, une blouse grise et une casquette. 

Il tamponne et, en avançant sur le bord de son siège, balance des vannes devant un micro dont il est visiblement le meilleur public. Accessoirement, il prévient les voyageurs des différents arrêts présents ou à venir. 

Les coqs et les poules peuvent descendre : place Bellecour.

Place_Bellecour_Lyon


La matinée est belle. Je marche seul dans les rues commerçantes en cherchant l’avantage complaisant de mon reflet dans les vitrines. 

Mais ce n’est pas le clinquant, la profusion, les agencements qui m’attirent à longer en long et en large les rues du centre-ville. Ce qui me pousse comme une irrésistible et incontrôlable force maléfique, c’est l’envie de retrouver les petites rues sombres, derrière le grand décor donné à voir en pâture aux consommateurs.

Là, dans l’étroit passage séparant, de chaque côté, les vieux immeubles, le soleil a peu d’entrées.
Des traboules, le rance de la pierre qui suinte le temps passé comme une autre époque rangée, cachées à l’arrière de la modernité.

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Rue Thomassin, rue Longue, des vieilles gens traînent péniblement leurs vies tassées avec leurs courses du matin, en évitant les crottes écrasées sur l’étroit trottoir.
Là-bas, au coin, une dame fume une cigarette à bout doré en tenant au bout d’une laisse un petit chien noir frisé. 

C’est une femme de mauvaise vie. Celle-là même qui, pernicieusement diabolisée par mon imaginaire et mes lectures depuis quelques années, m’attire vers ses bas-fonds.
Oui, c’est une pute !

Des mois et des mois interminables de fantasmes, de troubles divers, je passe et je repasse, de loin et de plus en plus près de la perdition comme une solution simpliste à mon problème intérieur...

Ma juvénile radioactivité sexuelle, de moins en moins contenue, s’affole. Elle se propage du bout de mes orteils à l’ensemble de mon cortex, en provoquant au passage de puissants soubresauts dans mes boyaux. 

- Bonjour, chéri, tu veux monter ? Je tremble de tous mes membres.

En évitant le bleu délavé de son regard, je chuchote timidement un oui de soumission.
- T’as bien l’âge, au moins ?
La peur de voir encore repousser ce moment de bascule d’une existence en devenir me pousse à l’affirmation mensongère et, cette fois bien sonore, d’un catégorique : 

- Bien sûr, mais c’est la première fois, madame !
L’escalier est aussi noir que l’âme qui m’habite ferme de sang en ce moment.


Les marches étroites, la rampe froide n’en finissent pas. Tant pis, tant mieux... Qu’il dure longtemps ce temps béni d’avant tous mes espoirs, ce temps d’avant toute ma curiosité, comme celui condamné à venir de tout mon vice. 

J’ai le cœur serré, le souffle court. Dans mon bas-ventre gargouille l’angoisse du vide, de l’inconnu où les chemins de traverse et la fin de mon enfance m’ont enfin amené ici.

PUTE

La lourde porte d’entrée s’ouvre.

 

Polycarpe ( Christian Cornier)

 

La suite vendredi prochain. Pour les plus impatients avides de croustillants libidineux, un livre existe, il peut se commander directement en ligne chez l'éditeur, et les droits sont destinés à une association pour la prévention du cancer du sein.

FRIPOUILLE

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