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FRIPOUILLE LE CHABLAISIEN

 

ou l'insoutenable légèreté de mes maîtres 

( feuilleton hebbo, paraissant le Vendredi)

 
 Il n’est pas plus traître miroir que celui de la fiction. Les morts dans la pénombre, les êtres vivants, les ombres nues de l’enfance, les ressemblances ou encore la fortuite et pure coïncidence... L’imposture, même inconsciente, d’un auteur avec sa propre histoire déconstruite a immanquablement des reflets... 

 

Ils lisent Le Dauphiné dans le salon. Les enfants sont montés, et moi, je fais du va-et-du vient entre les étages.

De plus en plus régulièrement, il me vient en moi comme de l’ennui. Celui d’une vie trop calme, trop rangée.
Mes maîtres, pourtant blindés de pognon, vivent à l’économie d’eux-mêmes. La mesure rassurante des pisse-froid est chez eux de partout. Vivre un petit peu pour l’illusion que cela durera plus longtemps... La prudence, la lésine quotidienne en tout, la non-vie programmée d’épargne et de retenues de toutes leurs émotions dans le temps commencent parfois à me peser. 

Vers 22 heures, je redescends. Monique et Jean-Pierre sont en pleine discussion.
Si je comprends bien le fil de leur échange, Monique, encore remontée, reproche à son époux de ne pas communiquer sur les petites anecdotes et secrets de travail, alors qu’elle raconte tout de ce qui se dit, bigoudis ou médits, dans les fauteuils gris de son salon. 

- C’est vrai, ça, tu pourrais me parler de qui vient te consulter. Je sais rien avec toi. Ou, plutôt, je sais bien, par mes clientes, que tu reçois beaucoup de beau monde sur ton divan. 

  • -  Oui, si tu veux. C’est pas des ouvriers qui viennent s’allonger, c’est évident. 

  • -  Madame Savarin nous a dit que tu avais parmi ta clientèle un cadre supérieur des Eaux d’Évian qui déprime. Une autre de mes fidèles clientes m’a confié que tu recevais aussi la femme d’un journaliste, qui trompait son mari avec une magistrate ou une avocate du tribunal de Thonon. 

  • -  Non, alors là, chouchou, c’est pas possible ! Ce sont des ragots. Moi, je suis tenu à la plus stricte confidentialité avec mes patients. C’est pas comme dans... 

  • -  Mais, moi aussi, qu’est-ce tu t’imagines, que tout ce qui est entendu dans le salon est répété ? Sûrement pas, et, pourtant, il y a du lourd et du gratiné dans tout ce qu’on raconte. Tu peux me croire. 

- Chouchou, s’il te plaît, n’insiste pas, ça me gêne. Tu comprends ? - Je comprends... je comprends que tu ne veux rien échanger avec ta propre femme, que tu manques cruellement de confiance en moi. Tu es finalement comme les autres hommes, un beau salaud, un beau macho !

- Chouchou... Ah non, tu vas pas pleurer maintenant ?
- Chouchou, elle en sait plus que toi dans son commerce. Elle sait, elle, qu’il y a moult soirées organisées chez les dames de Haute-Savoie.

Des soirées :


- SM à Douvaine, - bondage et latex serré mince dans un ex-garage désaffecté de Samoëns, - bisexuelles tendances assumées à la Chapelle d’Abondance dans un café excentré. Et sous le parking à l’entrée de la poste et du Champion, non loin du presbytère ou derrière la salle des fêtes, l’office fucking réunion (des initiés du malin qui passe en rang) d’Onnion, venant de Taninges, Mégevette, et tout aussi bien de la Roche-sur-Foron, Annemasse, Régnier, Cluses ou de plus loin, Aoste et ses environs.

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Elle a eu vent encore de magouilles de tapis au Casino à Évian, d’exils fiscaux irréguliers, programmés certaines nuits en puissants bateaux par des agents helvètes, optimisateurs de rêves, de bonheur en tambouilles discrètes depuis le port de Sciez jusqu’au cœur de Genève...

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Elle sait par la bande qu’il y a des parties fines biens organisées, tantôt à Morzine, tantôt à Saint-Jean d’Aulps, sans oublier les soirées débridées folles sarabandes de Montreux et, en circuit fermé tous les quinze du mois, le fameux et dingue petit train étroit de Publier... Pareil, voire pire à Messery et Yvoire, et plus encore, selon les dires, à Saint-Gervais, Megève ou au sein de la bonne société du viel Annecy... et que, même chez nous, ici, au cœur du Chablais, il se répète que l’ancienne femme du sous-préfet avait une vie secrète bien dissolue. Que...

- Non, je t’en prie, stop ! Cela ne m’intéresse pas, désolé, chouchou, bonne nuit...

Trop bien, pour une fois, la soirée chez les Beyer, et je vais aussi dans ma panière.
Avant de rejoindre les bras de Morphée, je repense à leur relation souvent impossible. 

C’est là, je crois, le mélodrame de mes maîtres, celui d’être confrontés à la définition des droites parallèles qui ne se rencontrent qu’à l’infini...
L’hiver est là. La neige se sent, se voit sur les montagnes avoisinantes. Nous sommes rentrés en décembre. 

Certains matins, il fait un froid à couper un chien en deux.


De temps à autre, de bonne heure le dimanche matin, Jean-Pierre a la bonne idée, alors que tout le monde dort encore dans la maisonnée, de m’emmener dans diverses promenades.

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Aujourd’hui, nous avons marché dans la calme froidure le long du boulevard de la Corniche.
Jean-Pierre a regardé les menus à venir de l’excellentissime école hôtelière de Thonon. Ensuite, nous sommes descendus à Rives. 

Sur les quais, pas un chat, quelques sportifs en bonnet, solitaires comme des lapins, tracent leur chemin dans l’hiver imposé de leur discipline personnelle. 

Le Léman est recouvert d’une immense couette suspendue en nuages de brume blanche. Au large, la Suisse devinée planque son horizon. Elle dort, paisible, discrète comme son pognon. 

Elle attend encore, comme une rente, les premiers rayons d’or et d’argent d’un soleil de saison souvent trompeur.
Sur le trajet retour, nous passons devant le majestueux Hôtel de ville, sur la droite, la belle petite entrée sur le petit château de Bellegarde. Jean-Pierre regarde en haut les frises sculptées sur bois. Elles mettent en scène de libidineux travers monastiques.

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Et moi, ce matin, dans ma tête de chien, je fais le lien avec mes mauvaises rencontres nique et pique de cet été.
Sacrés moines accablés des démons de minuit, sacrés et tortueux tourments des diables de l’ennui, sacré célibat comme un péché qui, toujours, se raidit... 

Moi, maintenant, Fripouille, comme vous les hommes, je suis souvent stupéfait. Surpris de voir, en tous lieux et dans toutes les sociétés, Satan, cet empêcheur universel d’ennui, parvenant partout et toujours à se nicher... 

En remontant par un petit chemin, nous arrivons sur une minuscule place où trône un beau calcaire blanc surmonté d’un élégant chapeau. Je renifle, surpris un peu de l’honneur et de la grandeur de notre histoire de France. 

Des chiens de rien, des incultes, des salauds ont pissé au bas de la statue de l’ancien sous-préfet de Thonon-les-Bains.
Cela craint un Max... merde, c’est pas rien, un Jean Moulin.

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Un peu de respect, quoi ! 

Rentre ici ! Espèce de corniaud incontinent chronique. Et projette- toi, aujourd’hui et maintenant, ne serait-ce qu’une seconde, dans le tragique d’un monde gardé uniquement par des bergers allemands... 

Nous retrouvons le centre-ville. Quelques volets s’entrouvrent. Les premiers pains sentent bon le chaud descendu des fours.

Dans les rues et avec vos impôts, la municipalité de Thonon n’a pas lésiné sur le décor dans le beau recherché.
Rond-point agrémenté de sapins et de paquets cadeaux, boules d’or et d’argent en filets s’écoulent artistiquement tout le long des rues. Marrons chauds, cabanes de Noël sur la place des Arts, tout cela est bien pensé et de toute beauté. 

Les fêtes approchent à grands pas.
Nous avons eu la chance, Éléonore, Jean-Charles et moi, de nous rendre en train dans la belle ville d’Évian.
Pour un chien, le train, c’est bien.

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Les sièges sont à hauteur et les grandes vitres nous laissent voir les beaux contours givrés d’un lac qui n’en finit jamais, dans sa variété, de nous offrir de la beauté à chaque saison.


Nous sommes venus pour les Flottins, de singulières et surprenantes sculptures de bois mort animées par l’imagination des hommes. C’est saisissant, et l’on se laisse (à la main), chiens et hommes confondus, emporter par cette féerie enfantine voulue par les humains.

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En reniflant ces inquiétantes créatures de bois sombre assemblées, je pensais, dans mon cerveau canin, et de manière générale, à vous, les hommes...

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Les hommes, trop enclins à en faire trop et souvent avec le fric comme seule carotte, sont capables aussi du meilleur dans la Don Quichotte simplicité retrouvée de l’enfance. 

Bel exemple d’une réussite de la municipalité, mettant en contraste par une pirouette le luxe dégoulinant du Casino avec des branchages entremêlés de la poésie dénudée des enfants...
Monique et Pierre-Jean, eux, ne chôment pas dans la coiffure et dans les pansements de l’âme. 

L’âme... oui, tu sais... cette putain de petite voix intérieure qui, souvent, remonte et ravive à chaque Noël ou fin d’année des blessures au cœur des enfances mal refermées.


Il paraît qu’il y a des psy pour chiens, dans votre société ratatouille qui ne sait plus quoi inventer. 

Moi, ce soir, j’irais bien parler de Métis, ma mère injustement assassinée par les hommes, trop souvent d’une insoutenable légèreté dans leurs façons d’être et de se comporter. 

Aujourd’hui, nous sommes lundi, jour de congé de Monique et de la bonne Jacqueline aussi.
Il est midi, Monique, après une queue du diable, a tout acheté à la boucherie Vautey, quenelles et sauté de veau. 

Les enfants sont revenus de la patinoire installée en plein air sur la place des Arts. Jean-Pierre, qui vient d’arriver, s’essuie les pieds.
Je m’installe près du bar.
J’écoute Jean-Charles raconter comment il s’est fait tirer sa casquette par un étranger pas bronzé mais avec un fort accent lausannois. 

Monique, détendue, donne des nouvelles de sa famille à Bellevaux. Elle raconte aussi, en ne se retenant pas de rire, avoir entendu parler de Jacqueline dans son salon.
La bonne bigleuse et caractérielle de la maison Beyer, lors de ses trajets professionnels, le nez plaqué sur son pare-brise, maintiendrait, contre vents et une marée d’avertisseurs, une vitesse ne dépassant jamais le 30 à l’heure. 

Deux fois par jour, il se formerait derrière elle un véritable convoi survolté mais totalement impuissant à un quelconque changement de sa conduite gastéropode. L’exaspération générale serait à ce point limite que certains habitants d’Allinges, excédés, en seraient venus à moduler leurs trajets en fonction des horaires de notre employée de maison.

Sacrée Jacqueline ! Fascinant personnage, inimitable sui generis, faisant obstinément face aux critères de jugement communs. 

Ce récit, avec le reste de ses comportements entiers, loufoques et décalés, me procure à son endroit comme un mélange de rires et de compassion. 

Ne pas être chien avec les humains marginaux. Ne pas être totalement cabot avec les miens, où est la couille dans ce destin en l’espèce si différent ?
Moi, Fripouille, je n’en sais fichtre rien en observant en coin ma petite famille adoptive.

 

Polycarpe.

FRIPOUILLE

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  Le livre, peut se commander en ligne chez l'éditeur. Il pourra selon vos pleins et vos vides d'âmes, caler un petit meuble branlant, ou bien, disposé négligeament dans les toilettes... aussi vous sortir le temps de trois pages,  des sordides contingences de la digestion, mieux ou pis encore, il pourra aussi vous avoir,  simplement et sans autre prétention, diverti l'esprit, cette matière molle et folle qui interroge depuis la création, l'homme sur l'utilité de sa vie,  avant que d'être ( pour l'auteur temporaire du dimanche que je suis) convaincu finalement de celle indispensable de sa propre mort...

La bonne conscience, je l'ai acheté à bas prix pour cet ouvrage, en laissant mes droits, pour une association pour la prévention du cancer du sein en soupçonnant l' Epicurien malin tapi au fond de moi, d'avoir simplement rendu partiellement,  à tous ces appâts, le trop plein des bonheurs, maintes fois reçu en partage comme en état sanctifié second d' apesanteur...

(Polycarpe)